chronique de l’univers  un entretien avec Fabrizio Cassol

 

Connu sous le nom de Lune

«  Aka Moon est né en 1992, avec Stéphane Galland et Michel Hatzigeorgiou, sur les planches du café Kaai à Bruxelles. Ce trio est né d’un prolongement, celui du quartet Nasa Na avec Pierre Van Dormael, mais aussi d’une rupture et d’un choc : notre voyage en Afrique Centrale et la rencontre avec le peuple pygmée Aka. Il y avait cette musique, enracinée dans une tradition orale de plusieurs siècles, d’une complexité rythmique et mélodique soufflante... Il s’agissait pour nous de tirer les fruits de ce voyage. Et de le faire jusqu’au bout. Ceux qui voulaient y aller, ils y allaient... A dater de ce jour, toute mon activité musicale s’est concentrée sur Aka Moon, s’est appelée Aka Moon, est devenue un grand travail de connexions et de rencontres à partir de cette maison, et à partir de ce travail rythmique. Une double concentration : sur ce trio comme base, comme foyer de rayonnement, et sur le matériel musical d’Aka Moon comme matrice de mille musiques possibles. Un travail d’élargissement de la mémoire en arrière et en avant, d’assimilation des mémoires de musiciens croisés lors des rencontres, des mémoires d’autres cultures et de ma propre culture ˇ qu’elles soient de transmission orale ou écrite.

Voyage africain - Polyrythmie généralisée

La première période d’Aka Moon, son premier travail, consistait essentiellement à explorer le rythme dans ses deux dimensions : celle du groove d’abord, de la danse et de la transe, à partir de rythmes courts et répétitifs, et de leur efficacité physique - ce que j’appelle des « niveaux vibratoires ». Celle, ensuite, du rythme pensé comme un système de proportions de vitesses. Les thèmes écrits depuis cette époque ont toujours certaines caractéristiques : d’abord, ils sont pensés d’emblée comme multiples, comme contrapuntiques. Ils autorisent à ce titre toutes les répartitions possibles entre les instruments, même et surtout la batterie. Car la batterie est pensée comme mélodique : elle produit des phrases rythmiques. Ensuite, les mélodies sont calibrées pour supporter différentes accentuations, différentes coupes rythmiques; c’est une application directe de la musique africaine, où la même mélodie circule en toute fluidité du binaire au ternaire, du 3/4 au 6/8. Son profil ne change pas, c’est seulement la façon de phraser qui la change. Nous appliquons ça non seulement aux proportions de 2 et de 3, mais nous l’élargissons au 5, au 7...

Tout est donc d’emblée multiple et démultipliable. Chaque morceau est une graine, qui doit germer pour faire entrendre ses virtualités. A chaque nouveau présent, nouveau fruit.

Also Known As

A partir de là, nous nous sommes mis à généraliser la possibilité de superposer. Non seulement différentes proportions rythmiques, mais aussi plusieurs morceaux en même temps. Chaque musicien avait la liberté de changer le cours de la pièce à tout moment, par un système de signaux musicaux. Formes toujours changeantes, dès lors... D’une à trois heures, d’un seul jet... C’était l’urgence absolue, ce qui me semble l’essence même du jazz : l’invention en temps réel. Mais dans le cadre d’un matériel composé, à visiter de fond en comble.

De cette époque date aussi l’habitude de constituer un « lexique » musical Aka Moon, qui est le trésor de ses musiciens. C’est le double sens de « Aka » : le peuple Pygmée, et les initiales de « also known as », « connu sous le nom de ». Nous avons ainsi le rythme-nommé-Lune, le rythme-nommé-Danse (Aka Dance), le rythme-nommé-Gestes (Aka Moves), ou Vérité (Aka Truth), etc..., qui constituent notre vocabulaire de base.

Voyage en Inde - Le rythme dans la longue durée

Les choses prendront une nouvelle tournure après plusieurs voyages en Inde. La rencontre déterminante fut celle de U.K. Sivaraman, grand maître du mrudangam. Le mrudangam est la percussion emblématique du Sud de l’Inde, assez proche des tablas (typiques du Nord) quant à sa fonction, mais constituée d’un seul instrument à deux peaux parallèles. Avec Sivaraman, nous nous éloignons des polyrythmies courtes et groovy, pour étudier le rythme dans la longue durée. La musique karnatique du Sud de l’Inde est une science d’une finesse exceptionnelle, structurée en un nombre incalculable d’éléments et de possibilités soigneusement répertoriées, et graduées du plus simple au plus complexe. Elle autorise des périodes rythmiques très longues. Sivaraman, par exemple, peut gérer des mesures de 128 temps, qu’il subdivise en triolets, en quintolets, en fractions de 11 ou de 13, etc...

Nous y retrouvions notre travail du rythme pensé à la fois comme Un et Multiple, comme autorisant un spectre énorme de proportions sur base d’un tempo sous-entendu unique.

Le rythme comme système harmonique

La nouveauté majeure, c’est que nous faisions ici l’expérience du « point d’arrivée », typique de la musique karnatique. Le point d’arrivée d’un épisode rythmique fait partie intégrante de l’improvisation, il s’agit de le viser et de ne pas le rater. Pour nous, il s’agissait donc de s’extraire provisoirement d’une logique de boucle, d’accumulation, de répétition. Par exemple : en laissant du silence au début d’une période rythmique, on est forcé de jouer dans une proportion plus serrée pour terminer la séquence dans les temps. On compresse et décompresse les rythmes, et on libère du silence. On peut aussi jouer à ruser avec le point d’arrivée, à le retarder ou à l’anticiper pour obtenir un certain effet. Quand j’emploie ces mots : anticipation, retard, direction, je me rends compte que ce sont précisément les mots de l’harmonie tonale, dont le jazz n’est que rarement sorti. Il y a une « harmonie du rythme », un jeu de tensions à plusieurs échelles, qui s’est ainsi inscrit dans la mémoire d’Aka Moon. Ces nouveaux enjeux rythmiques sont une des grandes affaires des musiques improvisées d’aujourd’hui: Steve Coleman aux Etats-Unis, qui étudie les racines de la culture afro-américaine en passant par Cuba; le collectif Hask à Paris, qui se nourrit d’ingrédients de musique contemporaine et d’improvisation totale; des musiciens Hindous qui s’inspirent de l’Afrique et vice versa; et des jeunes Colombiens au-delà des Andes, que nous avons rencontrés, qui travaillent sur les mêmes jeux de proportions que nous, en y associant une symbolique des couleurs.

I Ching

Après avoir travaillé les démultiplications rythmiques, puis toutes les nouvelles virtualités apportées par le point d’arrivée flottant, nous avons approfondi la dimension harmonique proprement dite. L’harmonie que nous utilisions auparavant était laissée volontairement simple : il s’agissait de laisser sortir le contrepoint, de ne pas le contraindre. Mais nous connaissions suffisamment nos propres codes pour avoir envie de nous en fixer de nouveaux - car plus les codes s’accumulent, plus il est possible et intéressant de s’en libérer, et d’y voyager. Les ragas (modes indiens) m’intéressent, leurs combinaisons infinies m’évoquent le I Ching, le livre chinois des transformations : ils s'obtiennent, par exemple, a partir de la combinaison de tétracordes, comparables aux mouvements des hexagrammes du I Ching. On varie ainsi les sens et les couleurs. Mais le "modal" a plusieurs approches possible, plus ou moins dynamiques, comme en témoignent des musiciens aussi différents que Miles Davis, Bill Evans, Stravinsky, Bartok, Ravel ou Coltrane. Ce que le I Ching m'aide à mieux percevoir, c’est le changement permanent que mettent sans cesse en route les détails. Changement intégré, aspiré, par les énergies alternativement en contraction et en expension du Ying et du Yang. Je te parlais tout à l’heure des rythmes "comprimés" par l’expansion du silence - eh bien, l'harmonie peut traduire les mêmes phénomènes. Bon, ce qui m'importe, surtout dans le contexte harmonique, c'est le rapprochement avec les "états d'âme" : les vibrations de l’âme et la compréhension de ses mystères.

Mémoires. Mémoire Cosmique

Le jazz est une musique qui n'a pas de "chaînon manquant". Il a grandi dans la continuité, toujours en prolongation du Souffle des prédécesseurs. Ca, c'est la transmission directe. Par ailleurs, le Be-Bop et Charlie Parker n'auraient probablement pas été possibles sans Bach. C'est une autre forme de mémoire que j'appelle "cosmique". Dans ce réseau gigantesque, les musiques se croisent et se connectent mystérieusement, en portant l'histoire de ceux qui les ont créées. Chaque rencontre devient connexion a un bout de mémoire, dans laquelle est plié un bout de mémoire collective, et qu'on explore, qu'on tente d'enrichir.. A son contact, le temps change de qualité. Il perd de sa linéarité pour tendre vers le pluri-dimensionnel. Nous tentons avec Aka Moon, dans cette exploration incessante, au-delà des préoccupations de matériau musical, de synchroniser nos intentions avec celles de nos nombreux invités. De proposer des "terres d'accueil" où les modes de vies et d'expressions différents, les religions différentes..., ne sont plus prétextes a l'exclusion. Le jazz a les clés pour communiquer avec le monde entier. Tout naturellement, par essence, du début, il était la première World Music.

Radars 

L'écriture participe à ce travail de recensement et d'élargissement de la mémoire. L'intuition y a une place importante, parce qu'elle laisse la place à ce qui nous dépasse, a ce que nous ne connaissons pas encore. Elle nous guide là ou le décodage de la complexité pourrait nous freiner ; là où les phénomènes de multiplication et d'accumulation s'enclenchent. Là où on risque de devenir l’esclave de la vitesse des connexions. Puis, en situation de concert, qui est le vrai temps réel, il faut s'équiper de radars. Des radars de vitesse : penser vite quand ça va lentement, penser lentement si ça va vite ; ou des radars d'émotions, tournés vers l’autre. La vie d'improvisateur est pour moi indissociable de celle du compositeur.

Sextuor

Il m'est de plus en plus difficile d'avoir une vision, ou une oreille disons, exclusivement occidentale. Elle est prise en relais par une oreille orientale ou africaine, et devient autre chose. Une affaire de champs vibratoires. La souplesse des cordes se prête particulièrement bien à moduler l'intensité de ces champs (ou de ces chants) vibratoires, grâce aux dimensions harmoniques et mélodiques : tout un jeu possible de retards et de suspensions, de légers glissandi, de micro-intervalles... tout un héritage révélé en partie par la musique karnatique. Après l’Afrique, qui portait les forces de Feu et de Terre... après l'Inde qui portait l'Eau et l'Air... La pensée Brahmane enseigne la dimension de l’Ether, Akasha, comme chronique de la mémoire de notre univers. Tout y est interchangeable. Inscrit, connecté, en transformation. L'écriture est un des outils d’exploration de ce champ. Parce que hautement affiné, surtout au siècle passé. Elle permet d'abolir la frontière entre l'interieur et l'extérieur de l'être, d’une autre manière que l’improvisation. »

propos recueillis par Jean-Luc Plouvier, juin 2001