Au sujet du disque consacré à Helmut Oehring et Iris ter Schiphorst
(Prae-Senz, 1997, pour violon, violoncelle, piano et clavier électronique
Helmut Oehring est né en 1961 à Berlin (à lépoque : Berlin-Est), et Iris ter Shiphorst en 1956 à Hambourg. Ils alternent un travail de compositeurs "en solo", chacun suivant son propre style, avec un travail en collaboration, une véritable écriture "à deux voix" cas rarissime dans la musique écrite. Individuellement ou ensemble, ils ont touché à tous les registres : lopéra (avec "Das DAmato System", quinze scènes pour une femme sourde, deux chanteurs, un récitant, deux danseurs et orchestre), les oeuvres dorchestre ("Cruisen", 1999, pour quatuor de saxophones, électronique et orchestre), loratorio ("Requiem", 1998), le théâtre musical (de nombreuses oeuvres mettant en scène des sourds), et un grand nombre de solos et doeuvres de chambres. Lorsquon ouvre une de leurs partitions, on est immédiatement frappé par la difficulté quelles imposent à linterprète : des tempos excessivement rapides ou invraisemblablement lents, des techniques instrumentales handicapantes, des rythmes boîteux, dinextricables polyphonies... Tout cela, bien sûr, est devenu monnaie courante dans lécriture contemporaine; mais on est ici pris dun doute : sagit-il dun défi lancé à linterprète (pour obtenir de lui une sonorité-panique, une tension intellectuelle, une totale prise en charge de loeuvre), ou tout simplement dun manque de métier? Cest que nos deux compositeurs ne se cachent pas dêtre autodidactes, et se vantent de ne suivre dautres règles que les images, les textes, les projets dambiances toujours plus ou moins morbides et détraquées sur lesquels ils saccordent avant dentamer lécriture. A mieux les connaître, on appréhende que la vérité se trouve entre les deux : sans doute cultivent-ils une sorte dinattention, une négligence assumée, envers tout ce que la tradition classique comporte didéal de maîtrise, de soin et de self-control. Leur projet est ailleurs, et on na quà les suivre : voilà leur dandysme. Cela pourrait leur coûter cher, et éloigner deux les orchestres, les solistes renommés, les festivals prestigieux tous ceux qui entendent travailler sérieusement. Or, il nen est rien : enfants gâtés de la musique allemande, leur innocence fascine et leur calme arrogance intrigue; aussi continuent-ils joyeusement leur parcours, passant dune commande à lautre, en conservant jalousement leurs petits défauts et leur belle fraîcheur.
Leur univers musical est double; cest un royaume à double-fond. Dun côté, il est totalement imbibé de la vitesse de lépoque: vitesse en pure perte, vitesse de laccumulation des informations. On ne devrait pas parler de la "forme" de cette musique, comme on le ferait pour Berio ou pour Stockhausen, mais de son "montage" : à la manière de longs video-clips, les partitions dOehring et ter Schiphorst font défiler des clichés, des citations, des figures instantanées, qui se téléscopent lun lautre et sont chassés par les suivants. Les mêmes petites formules en triples croches, les mêmes fragments mélodiques, les mêmes rythmes-fétiches traversent toutes leurs oeuvres, en sadaptant à toutes les situations. Ils semblent toujours être réminiscence et corruption de quelque chose, sans quon sache très bien de quoi dun bout de valse, ou de symphonie, ou de pop song, ou tout simplement deux-mêmes. Cest un art de la surprise et de la virtuosité mais, il est vrai, dune virtuosité qui se méfie delle-même : toujours un peu défaillante, bégayante. Et puis, soudain, tout senraie pour de bon. Cest lautre versant de leur art : un essoufflement, une fatigue. Le flot enragé des images sarrête, et une fenêtre souvre sur un paysage de gel et de stupeur. On saperçoit alors que tout était saboté depuis le début : il y avait une couverture sur les cordes du piano, les instruments à cordes étaient accordés une quinte trop bas, et les échantillons déclenchés par le synthétiseur étaient enregistrés dun vieux poste de radio. Pour défendre en concert de telles partitions, à la fois méticuleuses et empoisonnées à la source, il est demandé aux interprètes une bonne dose de sang-froid, et un certain sens de limprovisation. Il était difficile de conserver, sur disque, lintérêt quune telle prise de risques suscite en scène. Aussi avons-nous pris le parti de considérer lenregistrement, le montage, le mixage, comme autant de paramètres de linterprétation proprement dite. Lespace sonore est ici totalement artificiel, basculant dun type de réverbération à un autre selon les besoins du moment; au montage, nous avons supprimé les pauses et les respirations minimales nécessaires au jeu instrumental; et les effets électroniques (pas trop compliqués : ceux des "home studio" de la musique rock) ont contribué à creuser dans les sons acoustiques cette légère désaffection à laquelle Oehring dit être si attaché. JLP
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